Aline,
Tu vas te demander pourquoi je t'écris. Je ne suis pas persuadé
moi-même que ce soit la meilleure façon de faire, mais je n'en ai
pas trouvé de moins mauvaises. Hier lors du pique-nique je me suis
posé des questions. Des questions sur toi et moi. Peut-être est-ce
la crainte que tout n'aille trop vite, je ne sais pas trop. Mais
sans que je sache exactement pourquoi, je me suis mis à douter.
Serais-je trop romanesque ? Où bien est ce cette facilité et cette
insouciance dans laquelle nous baignons et qui sans que nous le
décidions tout à fait, comme si cela allait de soi, nous mènerait
trop vite à rentrer dans le moule. Je ne crois pas avoir peur de
ça, ni du conformisme, ni de partager ma vie avec quelqu'un, et
encore moins avec toi. Et pourtant quelque chose me freine.
Cette lettre, je crois, pour te dire cette hésitation floue dont
je me suis senti envahi hier après-midi. Non pas quelque chose qui
change quoi que ce soit au sentiment que j'ai d'être bien avec toi.
Non, rien de tout ça. Quelque chose de fou, d'enfantin, d'innocent,
de balbutiant peut-être qui n'est pas là. Une idée sans doute
adolescente, voire puérile, de cette sorte de rêverie que peuvent
avoir les jeunes filles quant à un prince charmant, ou des jeunes
hommes quant à une princesse. J'ai tourné et retourné ce sentiment
diffus hier soir, en m'endormant tard. Mais la raison a-t-elle bien
à avoir avec tout ça ?
Je te délivre un peu en vrac cette crainte, mes raisonnements,
sans trop savoir comment, ni pourquoi. J'ai pensé à cet absence
d'obstacle à notre mariage. A l'absence de ces fameux ingrédients
romantiques qui font que l'on à a combattre, à surmonter, à
dépasser difficultés et épreuves pour atteindre la douceur de se
retrouver l'un contre l'autre. Nous n'avons rien de tout ça. Et je
crois que cela me perturbe. Que l'avenir puisse être aussi clair,
aussi limpide et chargé d'autant de promesses de bonheurs entre
nous et qu'il soit si peu caché derrière la moindre ronce ou la
moindre ortie, oui, me donne comme un frisson. Crois-tu que l'on
puisse avoir des réticences à se laisser porter vers ce qu'est pour
tout un chacun le bonheur ? Crois tu que cela puisse effrayer ? Je
n'ai sans doute pas assez vécu pour me dédouaner de ce sentiment
quelque peu absurde de voir dans cet amour que nous avons là à
portée de main, un risque. Un risque d'autant plus immense et
dangereux que son fondement m'est aujourd'hui totalement
inimaginable.
Je n'imagine guère plus loin que le bout de mon nez, et ne vois
que le plaisir que nous avons à être ensemble. Et à la fois, je
crains que cela ne me suffise ou ne te suffise. Je crains que nous
montions dans le train sans rien voir du décor ou sans rien en
avoir vraiment vu, sans connaître suffisamment le paysage pour nous
reconnaître vraiment. Voilà, je te le dis, j'ai peur de ce que nous
puissions nous réveiller différents ou étrangers devant ce que la
vie peut aussi charrier de difficile, de lourd, de désagréments.
C'est sans doute très absurde ce que je te dis là. Très absurde
oui, parce qu'aujourd'hui rien ne m'autorise à te parler de ce qui
n'a pas eu lieu, de ce qui n'existe pas, d'hypothèses négatives ou
de craintes que rien n'étaye. Mais je fais ce constat que nous
avançons naturellement sans contrainte vers la vie commune et que
jamais, ou presque jamais nous n'avons eu à traverser ne serait que
l'ombre d'un réel problème. Je ne parle pas là de quelconques
divergences de point de vue ou d'opinion, de façons ou de manières
mais bien de concrets emmerdements, de ces communs ennuis que l'on
doit surmonter à deux.
Tu me diras que, oui, nous nous entendons à merveilles et que
rien ne permet de penser que nous ne saurions faire face, de front
à ce qui viendrait obstruer la douceur de vivre ensemble. Mais j'ai
beau adopter ce point de vue réaliste, j'ai ce frein dans la tête
qui me dit que peut être je fais erreur. Que peut-être ça n'est pas
suffisant. Que peut-être je me trompe sur toi et sur moi, surtout
sur moi. Que peut-être je me réveillerais demain, le souffle
d'envies romanesques et d'une histoire romantique et folle chevillé
au coeur. Et cela me fait peur. Cela me fait peur que de croire que
je pourrais me tromper à ce point. Qu'adviendrait-il de toi et de
moi et de ce qui nous lie si ces rêves, ces imageries, tout ce que
je peux porter d'images d'Epinal, d'imaginaire venait à ne pas
s'endormir auprès de toi mais au contraire à prendre vie en moi de
plus en plus, en moi et en moi seul, sans que je puisse le partager
et le vivre avec toi. Sans que je puisse le vivre simplement parce
que je n'aurais pas eu à lutter, à me battre, à imposer ce qui me
ferait vouloir vivre avec toi.
Voilà, je crois que cette lettre est incohérente. Je ne pouvais
te dire cette confusion autrement que par écrit. Hier après-midi
rien ne me serait venu de cohérent par la parole. Ne m'en veux pas
de cette quelque peu étrange franchise, ni de l'aspect très
certainement embrouillé de ce que je te dis là. Il est certainement
mieux, ou tout du moins, est ce le moins mal, que je te délivre ce
qui m'agite depuis peu.
Karl.